L’éveil de la conscience collective après Crans-Montana
C. G. Jung écrivait que le véritable but de la vie humaine est l’accroissement de la conscience.
Mais cette conscience, insistait-il, ne progresse jamais dans le confort. Elle surgit lorsque quelque chose fait effraction, lorsque l’illusion d’un monde maîtrisé se fissure, lorsque l’inacceptable force l’âme individuelle ou collective à regarder ce qu’elle refusait de voir.
La tragédie appartient à la structure même de l’existence.
La vie contient l’ombre, la destruction, l’absurde, l’insoutenable.
Lorsqu’une tragédie collective survient, elle oblige une société à affronter ce qu’elle tient habituellement à distance : la vulnérabilité, la mort, la perte de contrôle, les limites humaines face à la nature, à la technique ou à l’organisation sociale.
« Ce que nous refusons de voir en nous-mêmes nous arrive de l’extérieur sous forme de destin », disait Jung.
Chez lui, l’ombre désigne ce qui n’a pas été reconnu, intégré, assumé.
Tant qu’elle demeure inconsciente, elle agit de manière autonome et peut se manifester sous forme d’événements destructeurs.
La conscience ne sauve pas du drame, mais elle peut empêcher que la blessure soit vaine.
Elle donne à la souffrance, au mal et à la finitude la possibilité d’être intégrés, et non seulement subis.
Crans-Montana : la fracture d’un mythe
Crans-Montana peut symboliser la réussite, le tourisme de confort, la montagne maîtrisée, la fête, la lumière, l’euphorie.
L’incendie du Constellation est venu fracturer brutalement ce mythe.
Le feu agit alors comme un messager violent : il révèle ce qui n’a pas été perçu par la conscience collective.
Il porte atteinte au sentiment fondamental de sécurité et rappelle que ni la technique, ni le progrès, ni la réussite ne garantissent la protection du vivant.
Cette désillusion n’est pas une faiblesse.
Elle peut être une maturation.
L’émotion, source de la prise de conscience
Pour Jung, l’émotion est la source principale de toute prise de conscience :
« C’est lorsque nous sommes en proie à un affect que nous prenons conscience de nous-mêmes avec le plus d’intensité. Sans émotion, il est impossible de transformer les ténèbres en lumière. »
La tragédie de Crans-Montana a suscité un océan d’émotions : sidération, tristesse, révolte, sentiment d’injustice, impuissance.
Un nuage de deuil s’est abattu bien au-delà des proches des victimes.
Lorsque des jeunes sont frappés, l’émotion collective est décuplée, car c’est le devenir lui-même qui est blessé.
Dans cette détresse inconcevable, une fraternité inattendue a pourtant surgi : dans les larmes, le silence, le recueillement, les gestes de solidarité.
La conscience collective s’éveille lorsque la souffrance n’est plus seulement « celle des autres », mais devient une blessure commune.
La tragédie comme seuil intérieur
Une tragédie collective devient lieu d’éveil de la conscience lorsqu’elle ouvre un espace intérieur commun, où l’homme renonce à la maîtrise, consent à la relation et laisse la souffrance l’appeler à plus de vérité et de responsabilité.
Face à l’insoutenable, s’installe un silence commun, car les mots habituels deviennent insuffisants.
C’est dans ce silence que la conscience peut naître.
La souffrance partagée fait tomber les séparations.
Le passage du « eux » au « nous » est un saut de conscience : de l’ego à la relation, du jugement à la responsabilité.
La tragédie oblige à regarder ce qui était refusé.
Elle n’est pas porteuse de sens en elle-même, mais elle exige une réponse de sens.
La conscience s’éveille lorsque la blessure est respectée et non exploitée.
Espérance, justice et avenir
Espérer, c’est croire que la conscience humaine est capable de ne pas rester identique après avoir vu l’irréparable.
La vengeance cherche à soulager la douleur en la projetant sur un autre.
La justice, elle, cherche la vérité et la restauration du lien.
Faire place à l’espérance, ce n’est pas renoncer à la justice.
C’est refuser que la haine devienne l’unique langage de la douleur.
La blessure comme appel
Ceux qui sont partis n’avaient rien à comprendre ni à porter.
Le poids du sens revient à ceux qui restent.
Ainsi, une tragédie collective devient lieu d’éveil lorsque l’enfant blessé — symbole de ce qui a été détruit et de ce qui peut renaître — n’est ni sacrifié à l’oubli ni figé dans une douleur éternelle, mais reconnu comme porteur d’un appel.
Il est à la fois ce qui a été blessé
et ce qui appelle à une transformation.
Conclusion
La conscience véritable naît lorsque l’homme consent à ne plus se réduire à ce qu’il croit être et accepte de devenir ce qu’il est appelé à être.
Elle ne sauve pas du drame, mais elle peut empêcher que la blessure soit vaine.
Si cette épreuve conduit à une attention plus profonde à ce qui est fragile, à une parole plus vraie sur nos limites, et à une responsabilité accrue envers les générations à venir, alors — sans jamais effacer la perte — quelque chose de la conscience humaine aura grandi.
L’espérance ne naît pas malgré la nuit,
mais en elle.